Dossier
Texte: Yann Bernardinelli, Stéphanie De Roguin, Carole Extermann, Erik Freudenreich
Photo: Rémi Clément, Heidi Diaz, Gilles Weber

Jocelyne Bloch : l’art de la médecine en équipe

Rappelez-vous. En 2018, une découverte issue d’une collaboration entre le CHUV et l’EPFL faisait les gros titres : des chercheur-euse-s étaient parvenus à faire remarcher des personnes paraplégiques. Une avancée spectaculaire issue de plusieurs années de recherches, menées par la neurochirurgienne du CHUV Jocelyne Bloch et le neuroscientifique de l’EPFL Grégoire Courtine, tous deux quadragénaires.

Leur traitement innovant repose sur un système
d’électrodes dégageant des stimulations électriques
à la hauteur de la moelle épinière lésée d’un-e patient-e,
permettant ainsi de réenclencher la communication entre le cerveau et les muscles de ses membres inférieurs. Ce projet, c’est Stimo (cf. infographie à droite).

L’histoire commence ainsi : arrivé de Los Angeles,
Grégoire Courtine développe pendant quelques années à Zurich un dispositif visant à faire remarcher des rats paralysés. Quand il est prêt à transposer le mécanisme sur les humains, il sait qu’il doit travailler avec des personnes actives dans la recherche en hôpital pour aller de l’avant. Il approche d’abord l’EPFL et présente son projet à Patrick Aebischer, alors directeur de l’institution. « Il m’a parlé de Jocelyne Bloch comme d’une clinicienne très impliquée, d’une neurochirurgienne aux mains de fée », raconte Grégoire Courtine. Entre les deux experts, le feeling passe instantanément. « Nous avons le même tempérament volontaire, et la même envie d’aller vite, voire très vite », ajoute-t-il. C’est ainsi qu’en 2013, à peine arrivé à Lausanne, Grégoire Courtine se lance dans des projets ambitieux avec Jocelyne Bloch.

Jocelyne Bloch, diplômée en neurochirurgie en 2004, a donc à l’époque une dizaine d’années d’expérience comme chercheuse et praticienne. Elle est reconnue comme une figure de proue dans ce domaine de pointe. Ses deux enfants ont alors une dizaine d’années. « Avec mon mari, nous nous sommes organisés comme tous les parents, au mieux, en acceptant une certaine dose de chaos et de fatigue supplémentaire. Je n’ai jamais eu peur de déléguer des tâches parentales, nous avions de l’aide à la maison. »

1/ Être médecin et chercheuse

En tant que responsable du programme de chirurgie fonctionnelle et stéréotaxique du CHUV, Jocelyne Bloch concilie activités de recherche, soins aux patients et enseignement. Pour elle, ces différents rôles se nourrissent les uns les autres. « La neurochirurgie constitue une discipline très propice à la recherche », dit-elle. Cette spécialité constitue en effet un bon exemple de recherche translationnelle. Autrement dit, de recherche qui permet à des questions que la science se pose d’être approfondies, jusqu’à en trouver une application concrète : un traitement, un appareil médical, ou encore une nouvelle technologie.

Les interventions chirurgicales proprement dites, telles que l’élimination d’une tumeur au cerveau ou d’une hernie discale, ne représentent qu’une mince partie du travail de Jocelyne Bloch. Le domaine de prédilection de la spécialiste est d’étudier comment améliorer les fonctions du système nerveux. Ses travaux en cours vont de l’amélioration du mouvement pour des personnes atteintes de la maladie de Parkinson à la manière d’apaiser des douleurs chroniques ou des crises d’épilepsie résistantes aux traitements médicamenteux. Dans le registre des réparations de lésions du cerveau ou de la moelle épinière, de nombreuses pistes restent à explorer. « C’est l’intérêt de cette discipline : il y a toujours de nouvelles choses à inventer », s’enthousiasme-t-elle.

2/ Un centre dédié

En 2019, Jocelyne Bloch et Grégoire Courtine créent leur propre centre de recherche NeuroRestore, qui regroupe plusieurs projets menés en parallèle : amélioration de la motricité des membres inférieurs (notamment le projet Stimo) mais aussi de celle des membres supérieurs, prise en compte des réalités des hémiplégiques, amélioration du mouvement pour les malades de Parkinson ou pour les victimes d’AVC. Le projet Stroke (cf. encadré p. 23), notamment, implique le biologiste Jean-François Brunet, qui travaille avec Jocelyne Bloch depuis près de vingt ans : « Lorsqu’on s’est mis à travailler sur les primates non humains, notre complémentarité était formidable, raconte-t-il. Je suis le scientifique créatif qui regarde partout, elle est la neurochirurgienne qui met un cadre pragmatique. De plus, elle a la vision de la clinicienne, elle cherche à appliquer les choses pour le patient. Moi, j’apporte des réponses en travaillant sur le détail. »

Le centre NeuroRestore compte aujourd’hui plus de 50 professionnel-le-s : beaucoup d’ingénieur-e-s, mais aussi des médecins de différentes spécialités, des physiothérapeutes, et tout un pool de personnel administratif. « Nous apportons chacun une connaissance fondamentale liée à l’autre partie du groupe, expose Jocelyne Bloch. Je ne suis rien sans eux, et eux ont aussi besoin de moi. La complémentarité est indispensable pour mener de telles recherches de pointe. » La force du groupe s’explique par la multiplicité d’expertises différentes. De jeunes chercheuses et chercheurs sont engagé-e-s pour leurs compétences, notamment en codage informatique, que la génération de la codirection du centre ne possède pas.

« Le groupe travaille dans une ambiance qu’on ne trouve pas ailleurs, expose Jocelyne Bloch. Grégoire Courtine et moi sommes très dynamiques, et très réactifs. Tout le monde doit être dans cette même attitude pour faire partie du groupe. » La codirection du centre cherche à ce que leurs collaboratrices et collaborateurs aient de la fierté à faire partie des projets en cours, avec une envie de faire vite et bien. « Je crois que c’est notre rôle d’insuffler une culture de l’efficacité, poursuit-elle. Mais pour cela, il est nécessaire d’avoir une vision, un but, une finalité. On ne peut pas mener un doctorat sur de tels projets seulement en vue d’avoir un diplôme. »

Selon Jocelyne Bloch, la motivation palpable dans l’ensemble de l’équipe vient aussi du fait que les résultats issus des projets menés sont bien visibles : publications de haut niveau, financements massifs qui permettent de continuer l’aventure, sans oublier les avancées encourageantes observées sur les personnes prises en charge dans le cadre des essais cliniques.

3/ Travailler en équipe

Une fois que des recherches en laboratoire donnent des signes prometteurs pour un projet, les chercheuses et chercheurs passent en effet à la phase d’essais cliniques (cf. timeline). Il s’agit alors de tester un nouveau traitement ou dispositif médical sur un ou une patient-e volontaire et bien sûr préparé à l’avance à l’intervention.

De multiples acteurs peuvent alors se retrouver dans une même salle d’opération : personnel médical spécialisé, ingénieur-e-s, infirmier-ère-s et, parfois, l’industrie médicale (cf. infographie). Ce travail collectif ne s’improvise pas. Il est le fruit d’une longue préparation et d’une organisation en sous-groupes, qui se rencontrent régulièrement. « Nous avons tous des backgrounds différents, mais le fait de se mettre autour d’une table et d’échanger fréquemment nous permet de comprendre où on va », explique Jocelyne Bloch. « Chaque spécialiste parle avec un vocabulaire très spécifique, relatif à sa propre expertise, complète Grégoire Courtine. Notre rôle est de traduire les différentes interventions », illustre-t-il.

4/ De la recherche à l’industrie

En 2018, les découvertes de Jocelyne Bloch et de Grégoire Courtine, et la médiatisation qui s’ensuit donnent lieu à un fort soutien au projet.
L’EPFL, le CHUV-UNIL, la Suva et la Fondation Defitech (qui fut créée par Sylviane et Daniel Borel, le fondateur de la société Logitech, donc très intéressée par le côté technologique du projet) apportent des fonds nécessaires à la poursuite des recherches. Mais le groupe ne pouvait pas s’endormir là-dessus. « Si on veut laisser une empreinte sur Terre, une découverte doit tôt ou tard devenir un traitement. Il faut penser tout de suite à son application à large échelle », expose Jocelyne Bloch.

Et c’est là que l’industrie intervient. Le groupe de recherche a dans un premier temps beaucoup travaillé avec Medtronic, et travaille encore avec l’entreprise aujourd’hui. Cependant, la stimulation électrique n’est pas le domaine de prédilection de la multinationale. Pour obtenir une technologie parfaitement adaptée à ses besoins, le centre NeuroRestore devait créer sa propre compagnie. La start-up GTX Medical (récemment renommée Onward Medical) a été fondée à cette fin en 2014.

Pour mener à bien une recherche, le financement est toujours le nerf de la guerre, l’aspect le plus complexe du processus, estime Jocelyne Bloch. « On obtient des fonds dès lors qu’on devient crédible en tant que chercheuse ou chercheur », explique-t-elle. La crédibilité commence notamment par le fait de pouvoir montrer de bonnes publications. Pour y parvenir, un travail de longue haleine doit se construire, pierre après pierre, sur de longues années. « Il faut faire ses preuves dès le début de sa carrière. Pour sortir du lot, il ne faut pas compter ses heures, mais aussi avoir la chance de trouver une bonne équipe qui nous accompagne et nous guide efficacement », explique Jocelyne Bloch.

5/ Avec les patients

Travail en équipe, multidisciplinarité, vision d’excellence, la recherche médicale peut viser des sommets. « La recherche clinique reste très importante aujourd’hui, mais au vu de la complexité des enjeux dans le domaine de la santé, elle doit se professionnaliser », estime Jean-Daniel Tissot, directeur du Département formation et recherche du CHUV et doyen de la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL.

L’évolution repose sur une question de responsabilité qui se modifie : « On ne travaille plus sur, mais avec des patients pendant les études cliniques », illustre-t-il. La communication doit être améliorée pour que la patiente ou le patient ait toutes les informations nécessaires pour faire des choix éclairés. Enfin, il est important que les résultats jugés négatifs d’une étude soient publiés, souligne Jean-Daniel Tissot, et ce, au même titre que les progrès fulgurants. Ainsi, on peut éviter qu’une expérience peu concluante ne soit reproduite.

La sensibilisation aux enjeux de la recherche est présente à chaque d’une formation en médecine. Pour les praticiennes et praticiens établis, des encouragements les aident à poursuivre leur activité de recherche, notamment la bourse Pépinière. « Cette bourse a pour but de soutenir des chercheuses et chercheurs arrivés à un stade intermédiaire de leur carrière, qui ont envie de poursuivre une carrière académique mais qui peinent à le faire lorsque leur activité clinique leur prend trop de temps », explique Jocelyne Bloch, qui préside le comité de sélection de l’attribution de cette bourse. Le service dans lequel ils travaillent prend alors en charge les 50% de leur salaire et la bourse couvre l’autre moitié. Deux ou trois chercheur-euse-s chaque année sont encouragé-e-s par cette mesure.

6/ La place des femmes

Le parcours de Jocelyne Bloch est impressionnant à plus d’un titre : conjuguant des projets de recherche de pointe avec d’autres spécialistes de haut vol, elle est en plus une femme qui a réussi à percer dans un milieu encore fortement masculin. Au CHUV, les femmes sont majoritaires au cours des études, mais également chez les médecins assistant-e-s (59%). Par contre, seules 29% des médecins adjoint-e-s et 16% des chef-fe-s de service sont des femmes. « Un changement de génération s’observe, prévient Jean-Daniel Tissot, doyen de la Faculté de biologie et médecine de l’UNIL. Il est réjouissant de voir que quand une offre pour un poste élevé est déposée, nous recevons de plus en plus de candidatures féminines. » La Faculté de biologie et de médecine a mis en place une commission égalité des chances – diversité – intégration, pour encourager les femmes à s’engager dans des postes à responsabilités, mais aussi des profils d’origine extra-européenne.

Le CHUV met également en place des soutiens financiers pour les femmes, notamment celles qui ont accouché, ce qui permet d’engager une ou un doctorant-e
pour poursuivre les recherches en leur absence. « Tout est fait pour améliorer les conditions de travail des femmes dans l’institution, commente Jean-Daniel
Tissot. Nous observons d’ailleurs aussi des changements chez les hommes, dont certains demandent par exemple à diminuer leur temps de travail. Nous assistons à un véritable changement sociétal. » /



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CHIFFRES

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59%

Part de femmes chez les médecins assistants au CHUV

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29%

L’effectif féminin des médecins adjointes au CHUV

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16%

des chefs de service du CHUV sont des femmes

Coopération multidisciplinaire

Travail d’équipe lors de l’implantation des électrodes à un patient dans le cadre de l’étude Stimo. En tout, 15 à 20 personnes sont présentes.

1/ Des infirmiers préparent le patient.
L’anesthésiste l’endort avant l’opération.
Jocelyne Bloch opère.

2/ Des médecins spécialisés en neurologie s’occupent du neuro-monitoring, en observant le fonctionnement du cerveau et du système nerveux pendant l’intervention.

3/ Des ingénieur-e-s se chargent du mapping pendant la chirurgie pour trouver où placer les électrodes au mieux. Cela consiste à enregistrer les mouvements des muscles pour voir comment ceux-ci réagissent aux stimulations et donc déterminer où placer exactement chaque électrode.

4/ Des spécialistes de l’industrie médicale (Medtronic au début, et Onward Medical pour les trois derniers patients) observent la scène afin de comprendre le fonctionnement du dispositif.

Différents types de recherche

Recherche fondamentale

La recherche fondamentale est, en quelque sorte, de la science pure. Elle vise à chercher à comprendre des mécanismes ou des réactions du corps humain, des maladies pour lesquelles il n’existe encore pas de traitement, par exemple. Cette recherche se fait en laboratoire.

Recherche appliquée

La recherche appliquée consiste à développer des traitements ou des dispositifs médicaux qui puissent être administrés aux patients, afin de leur apporter un mieux-être.

Recherche translationnelle

La recherche translationnelle représente la phase intermédiaire entre ces deux axes, soit la mise en application médicale des résultats de la recherche fondamentale.